Prendre soin


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La première chose qui nous vient à l’esprit avec l’expression « prendre soin », ce sont les questions relatives au domaine de la santé : prendre soin serait d’abord lié au soin apporté aux personnes dans le besoin, et plus spécifiquement aux personnes vulnérables, car malades, âgées, blessées etc.

En euskara, le mot zaintza (prononcer saïntsa), élargit la notion du soin. Nous proposons ici de considérer le « prendre soin » dans ce sens, comme une posture à adopter dans le fonctionnement global de la société, et non pas seulement face à la vulnérabilité, et de le systématiser dans nos relations au quotidien.

Prendre soin d’une chose, d’une action ou d’une personne c’est le faire avec volonté, attention, minutie, le prendre à sa charge et s’en occuper ; il s’agit de donner du sien et de s’investir. Recevoir le soin implique d’accueillir ce don. Dans cette perspective, prendre soin consiste à souligner les relations d’interdépendance existantes entre toutes et tous sur Terre, humain·es et non-humain·es. Tout le monde a besoin de soins, et toute chose faite avec soin est sans doute plus bénéfique pour tout le monde. Cela suppose aussi d’étendre le « prendre soin » aux soignant·es, autant qu’aux personnes en situation de vulnérabilité.

Revendiquer une posture de soin, c’est considérer le soin comme un bien commun de notre société, reconnaître que chacun·e dépend à différents moments de sa vie de soins matériels, affectifs ou sociaux, et dépasser un modèle centré sur l’individu autonome, performant et compétitif. C’est aussi promouvoir des institutions, des politiques publiques et des pratiques collectives orientées vers zaintza : le bien-être partagé, la préservation du vivant, la solidarité, l’écologie et la justice sociale.

Aller vers une société du soin c’est : soutenir les activités essentielles mais souvent invisibles (soins, éducation, ménage, santé, solidarité) ; reconnaître la valeur économique, sociale et symbolique de « zaintza » ; tenir compte des vulnérabilités structurelles (pauvreté, isolement, discriminations, dégradation écologique).

Les travaux d’Iparralde 2040 font émerger cette envie de mieux prendre soin. Que veut dire poser les premiers jalons d’une telle société en Iparralde ?


Prendre soin des soignant·es

Inviter à adopter la posture de soin c’est envisager les soignant·es et les soigné·es dans une large définition : les professionnel·les de la santé prennent soin des malades ; les professionnel·les de la culture prennent soin de la capacité de création, des langues et des cultures, des droits fondamentaux humains, de l’acte de penser ; les agriculteur·rices prennent soin de la terre ; les associations prennent soin du tissu social ; les élu·es de proximité prennent soin des territoires locaux ; les enseignant·es prennent soin des jeunes générations ; les syndicats prennent soin des travailleur·euses ; les entrepreneur·euses, qui prennent soin de leurs outils de travail et de leurs collaborateur·rices, etc.

La liste n’est pas exhaustive mais elle permet de mettre en exergue une réalité : un grand nombre de personnes ont pour rôle de prendre soin. Or ces milieux, et d’autres encore, dénoncent aujourd’hui le manque de moyens alloués et l’augmentation grandissante des besoins. Les conditions pour mener à bien leurs missions d’intérêt général ne sont pas réunies.

En décentrant notre regard sur les soignant·es, « prendre soin » devient un des piliers de fonctionnement de la société. Comment garantir un système pérenne si les soignant·es eux·elles-mêmes s’épuisent, s’ils·elles n’ont pas les moyens pour pouvoir soigner ? Réfléchir à des solutions pour penser des systèmes de soins viables tenant compte des soignant·es et de leurs conditions, c’est penser un système plus pérenne qu’il ne l’est actuellement, penser la viabilité des structures en place, mettre la vie au cœur des processus collectifs.
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Vers une nouvelle relation à la Nature ?

Interroger la question du soin c’est également inviter à poser un regard sur notre relation à la Nature. En euskara, le mot « nature » n’existe pas. Au lieu d’un concept unifié « nature », l’euskara véhicule une vision plus relationnelle : le langage, le lieu, l’identité et l’environnement sont intimement liés dans la façon de percevoir le monde.

Prendre soin de la terre, c’est permettre à tou·tes les vivant·es de vivre, car si la terre ne donne plus de quoi s’alimenter, tout s’arrête. Penser la vie à long terme, c’est donc tout d’abord penser une terre capable de nous nourrir.

Pour cela, nombre d’auteur·rices montrent aujourd’hui que la relation que nous avons, nous occidentaux modernes, envers la Nature doit évoluer. D’après l’anthropologue Philippe Descola (2015), la Nature est une construction des modernes qui montre que c’est la division nature/culture qui nous a permis de nous extraire de ce Tout qu’est la Nature, et donc de l’exploiter (Descola, 2015). Cette construction est au fondement du capitalisme. Faire de la Nature une ressource pour de l’extraction est la première étape de génération de richesse.

L’anthropologue montre que ce n’est pas la seule façon d’entrer en relation avec son environnement. A travers le monde, il y a des sociétés qui n’ont pas de mot dans leur langue pour dire Nature. Non pas que la nature n’existe pas, au contraire, mais c’est un élément qui ne leur est pas extérieur. Ces personnes n’ont pas de terme générique pour constituer ce Tout qu’est la Nature, dont l’humain serait exclu.
S’extraire de la Nature, en tant qu’êtres humains, permet au contraire de la dominer et rend son extraction possible. Il est évident que si nous nous pensons, en tant qu’humain·es, au sein de ce Tout qu’est la Nature, l’extraction ne serait sans doute pas possible de façon inconditionnelle et démesurée. Mais aujourd’hui notre système d’extraction a montré ses limites, notre planète et ce qu’on aime appeler la Nature sont limitées.

Toujours pour Philippe Descola (2015), penser « la préservation » de la nature signifie également se penser extérieur à elle, et suppose de maintenir quelque chose qui nous échappe, en difficulté. A l’image d’autres chercheur·euses, il s’agit pour lui de rompre avec la distinction entre nature et culture, dont les conséquences ne permettent pas l’habitabilité sur Terre de tou·tes les vivant·es. La solution est plutôt à trouver dans une transition vers un autre mode de relations avec notre environnement.
Intégrer la notion de Nature et considérer les non-humain·es dans l’enjeu de « prendre soin » souligne l’interdépendance entre les différentes formes du vivant, humain·es et non-humain·es. Penser la vie à long terme, c’est prendre soin de tout l’écosystème, c’est changer notre relation avec notre environnement. Et ce n’est plus un débat.

Réfléchir à ces questions à l’échelle d’Iparralde demande d’éclaircir quelles sont les ressources existantes sur notre territoire, en quoi elles sont limitées, comment les exploite-t-on à ce jour. Il s’agit aussi de se demander comment sortir de cette exploitation et aller vers le soin à notre environnement.


Une transition vers le soin en 2040

Adopter une posture de soin, c’est ouvrir le chemin vers une économie du soin. Cette approche exige de reconnaître l'interdépendance de toutes les formes du vivant et d'accepter que tout le monde, et tout vivant, a intrinsèquement besoin de soins. Face aux alertes déjà manifestes, cette transition s'avère nécessaire et demande un engagement collectif.

Dans le contexte d'un projet, penser le soin implique de s'assurer de sa viabilité et de sa faisabilité en incluant l'écosystème dans son ensemble, des porteur·euses aux bénéficiaires, ainsi que tous les êtres vivants impliqués. Adopter cette posture signifie accepter les vulnérabilités de chacun·e et les placer au cœur des enjeux. Cela implique également d'anticiper les fluctuations potentielles ou les crises (qu'elles soient environnementales ou affectant les porteur·euses) pour mieux s'y adapter et y répondre.

Mettre le soin au centre permet de rééquilibrer les relations pour sortir des logiques de domination, notamment envers les plus vulnérables. Lorsque qu’une société sait évoluer et construire avec les personnes les plus fragiles et vulnérables, elle fait sens et émancipe. La structure idéale n'est plus le triangle hiérarchique, mais le cercle, où chacun se situe à équidistance du centre et sans rapport de supériorité. Le cercle est constitué notamment au moment d’entrer en danse sur les places de nos bourgs, par exemple.

La robustesse, alternative à la logique de performance

La robustesse est un concept essentiel pour bâtir une société viable sur le long terme. Selon le chercheur Olivier Hamant (2023), elle est la « capacité à se maintenir stable (sur le court terme) et viable (sur le long terme) malgré les fluctuations ». Introduire le doute, la fragilité et une forme de vulnérabilité collective est la base pour construire cette robustesse.

Ce concept est directement opposé à la performance, qui est perçue comme une force qui « réduit le champ des possibles ». La performance requiert un environnement parfaitement prévisible pour pouvoir se justifier et se construire. La robustesse, au contraire, ouvre les possibilités, multiplie les options et crée des chemins alternatifs dans un environnement imprévisible.

S'appuyant sur la biologie, Olivier Hamant (2023) souligne que la robustesse se construit sur des éléments qui sont traditionnellement vus comme des gaspillages ou des défauts : l'hétérogénéité, la redondance, les aléas, le gâchis, la lenteur et l’incohérence. Pour l'auteur, le passage à un modèle robuste est aujourd’hui une nécessité. Il s’agit de quitter l’époque du burn-out - des humains comme des écosystèmes - et de l’optimisation dominante construite sur la pauvreté des interactions, pour entrer dans une société de la robustesse fondée sur la richesse et la diversité des liens. Cette démarche invite à une inversion totale de notre modèle social, économique et culturel.

La santé commune, nouvelle mesure de l'économie robuste

Penser un monde robuste, c’est envisager un monde en bonne santé, où l'on prend soin de soi, des autres et de l'environnement, un concept appelé la santé commune. Cette approche implique une nouvelle inversion économique : la vie elle-même construit une nouvelle économie, au lieu de n'économiser que pour la survie.

Dans un monde robuste, les idées ne sont plus bridées par le modèle économique, mais par l’impératif de la santé commune. Pour qu’un projet soit considéré comme réellement robuste, il doit impérativement alimenter, sans exception, la santé humaine (mentale et physique), la santé sociale et la santé des milieux naturels. Pour ce qui est des milieux naturels, il faut veiller à ce que le projet alimente la santé de l'eau, du sol, de l’air et des êtres vivants. Un projet qui préserverait, par exemple, la santé des sols sans préserver celle de l'eau serait condamné à terme.

Une fois construit, le projet doit réussir un test de robustesse en envisageant une fluctuation importante dans les années à venir (comme une catastrophe naturelle ou l’augmentation du coût du transport). Si le projet nourrit la santé commune et passe ce test, alors il produit son propre modèle économique. Ainsi, le modèle économique, traditionnellement une contrainte d’entrée, devient un produit de sortie.

La valorisation du soin par l'économie féministe

Le besoin de cette inversion est manifeste, comme en témoigne le nombre considérable de burn-out et le malaise palpable dans les projets qui privilégient la productivité seule.

L'approche du soin, au-delà de la seule productivité, rejoint les travaux de l'économie féministe. Historiquement, le soin a été relégué au travail domestique non marchand et assigné aux femmes, permettant au système capitaliste de se maintenir en équilibre. Le modèle capitaliste et marchand est fondamentalement patriarcal. Remettre le soin au centre est une démarche essentielle pour repenser ce système et donner une valeur à cette activité en dehors de l’espace domestique.

Selon l’économie féministe, l’objectif économique principal de la société doit être la durabilité de la vie. Ce courant, qui défend un modèle à la fois solidaire et féministe, reconnaît l'existence de besoins de soins et d’affection non pris en compte par le marché. Penser la durabilité de la vie impose de transformer le modèle économique dominant : il faut repenser les activités de soins, déplacer les relations de pouvoir entre les genres et bâtir une économie non sexiste, non patriarcale, plus juste et égalitaire.

L’Économie Sociale et Solidaire (ESS) est appelée à contribuer à ce projet féministe. Pour rompre avec la logique capitaliste, il est nécessaire de retrouver l'importance accordée aux corps, à l'affection et aux soins.


DESCOLA, Philippe, 2015. Par-delà nature et culture, Gallimard, Folio Essais, 793p.
HAMANT, Olivier, 2023. Antidote au culte de la performance : la robustesse du vivant, Paris, Gallimard, Tracts, 63p.
PERIVIER, Hélène, 2020. L’économie féministe, Les Presses Sciences Po, Essai.
FOEI, 2023. //Qu’est ce qu’une économie féministe ? //
Socio Eco. //Féminismes/économie féministe//.

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