La fête : identité et lien social


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Il y a 1001 façons de faire la fête, y compris en Iparralde : inviter des ami·es pour un apéro chez soi, les rites carnavalesques et saisonniers, les fêtes de son village en faisant partie du comité des fêtes ou non, les fêtes scolaires, les festivals, les soirées dans les bars et peña, les fêtes sportives ou de soutien à des causes… La liste n’est évidemment pas exhaustive. Il y a autant de façons de faire la fête que d’individus, selon la définition adoptée et selon les modes de vie, les cultures ou les valeurs défendues. En bref, faire la fête concerne tout le monde, y compris ceux et celles qui s’en excluent.

Les modes d’organisation et d’investissement dans la fête reflètent le modèle sociétal défendu par les un·es et par les autres. Envisager la fête comme un moment de loisirs, de consommation et/ou de dépassement de limites renvoie à un modèle alors qu’une fête organisée par un collectif défendant des valeurs et œuvrant pour des projets du territoire, à un autre. L’un et l’autre ne sont pas exclusifs et ne se contredisent pas nécessairement d’ailleurs. Ceci étant dit, observer la fête s’avère un exercice propice pour comprendre comment fonctionne la société impliquée dans cet événement ou quel modèle elle défend.


Les enjeux de la fête en Iparralde

En parcourant le territoire ces derniers mois dans le cadre d’Iparralde 2040, plusieurs éléments ressortent des paroles des habitant·es et acteur·trices de la fête ayant participé à des ateliers et permettent de comprendre les enjeux liés à la fête en Iparralde :

Le Pays Basque Nord est un territoire attractif pour la fête, notamment avec les fêtes de Bayonne qui attirent des milliers de personnes venues exclusivement pour cela. La fête est donc le lieu par excellence de l’accueil et il convient de s’intéresser de près à ce sujet qui est loin d’être marginal.

De plus, émerge une préoccupation face aux dérives de la fête, aux enjeux contemporains et une envie de défendre un modèle de fête sain et respectueux des êtres humains et de la planète, autrement dit prendre soin des lieux de la fête pour qu’ils soient inclusifs, accueillants, pacifiques et des moments privilégiés pour la participation et la création. Des débats occupent les organisateur·trices des événements festifs : la place de l’euskara, la gestion des déchets et la préoccupation écologique ou encore la lutte contre les violences sexistes avec mise en place de protocoles... Des collectifs voient le jour pour débattre et faire évoluer le modèle de fête, comme le collectif Bayonne 2032, en proposant des pistes pratiques.
Dans la droite lignée de cette préoccupation, on peut souligner le nombre d’événements festifs organisés dans le but de récolter des fonds pour un projet du territoire ou dans le but de défendre des valeurs, bien au-delà de proposer un moment de loisirs et de détente. Autrement dit, la fête permet de défendre un modèle sociétal bien souvent et est un lieu privilégié pour réfléchir, échanger et penser des modes alternatifs au modèle dominant.

De plus, la fête est au cœur de l’engagement en Iparralde. La majorité des jeunes s’implique dans une association autour de l’organisation d’événements festifs comme les comités des fêtes ou encore les Gaztetxe et découvre ainsi le fonctionnement collectif et bénévole, la base de l’organisation de nombre d’événements festifs sur notre territoire. Ainsi, pour une partie des habitant·es du territoire, être bénévole à tel ou tel événement, contribuer économiquement en achetant davantage de txartel ou tickets que l’équivalent de ce qui sera consommé, ou s’investir durant des mois, voire des années pour penser toute l’organisation logistique et la programmation de ces événements sont des façons de s’investir sur le territoire et des façons d’être en lien avec les autres, de faire partie d’un collectif.

La crise Covid et la période de confinement ont permis de souligner de façon générale que la fête n’est pas un luxe, mais que c’est un besoin dans le sens où le lien aux autres est nécessaire et la fête prévoit ce cadre de la rencontre. L’anthropologue Emmanuelle Lallement a notamment travaillé sur cela et montré ce besoin qu’est la fête. En Iparralde, des formes nouvelles pour faire la fête ont existé pendant les périodes de confinement et notamment au sortir de celui-ci, on a assisté à une fréquentation massive des lieux de fêtes. En revanche, les restrictions en place ont permis de mettre sur la table deux dimensions cruciales de la fête, manquantes à ce moment-là : la fête participe de l’économie et de la programmation culturelles. Elles ont aussi montré la force de la dimension intergénérationnelle des fêtes, puisque pendant la crise sanitaire, elles sont devenues exclusives. Ce contexte d’après Covid permet également de souligner l’intérêt de s’intéresser à la fête et à toutes les dimensions qu’elle revêt.

C’est en ce sens que cette fiche s’intéresse à un modèle de fête existant en Iparralde et qui fait écho au modèle de société défendu dans cet exercice de prospective. Il s’agit de fêtes où les un·es et les autres prennent soin des autres ainsi que de la planète ou de la terre, de fêtes qui engagent une relation de don/contre-don entre les villages et associations, et qui ne consistent pas à restreindre ce moment, à la consommation ou au loisir : des fêtes qui cherchent à donner du sens et à construire le territoire collectivement.


La fête : l’espace-temps de la rencontre


Les fêtes s’organisent dans un lieu donné et à un moment donné : un même lieu n’est pas toujours en fête et une fête dure toujours un temps avec un début et une fin. La fête est donc un moment qui s’inscrit dans l’espace : c’est un espace-temps qui permet les rencontres. De quel type de rencontre parle-t-on ?

À la rencontre des autres


Pour commencer, la rencontre avec les autres : les autres habitant·es d’un même village, les autres personnes défendant les mêmes valeurs, attirées par la même programmation, bref, les autres avec qui on habite notre territoire. C’est un lieu privilégié de sociabilité où les relations d’amitié ou amoureuses se nouent.

La fête est un moment où l’on se montre sur la place publique, qui permet d’être reconnu·e, d’appartenir à des collectifs. Individuellement d’abord, en participant au sein de l’équipe d’organisation ou en participant à la fête, on affirme notre appartenance à la communauté villageoise par exemple. C'est un lieu d’échanges qui permet la rencontre de personnes d’horizons, de milieux et de générations différentes. Puis, c’est un moyen pour occuper la place publique pour certains collectifs et les valeurs qu’ils défendent. L'exemple du festival queer Bekat’uros (organisé par Altxalili et Prefosta) illustre comment la fête peut participer à la démarche de reconnaissance de la revendication du collectif LGBTQ+ en milieu rural. La fête est par conséquent un moyen de rencontrer, non seulement les autres, mais également d’autres collectifs et les causes qu’ils défendent. C’est aller à la rencontre de ce qui est défendu ou proposé pour le connaître, le rencontrer, l’accueillir.

S’exclure de la fête, ne pas y prendre part, ne pas se montrer est une modalité de la fête, son autre pendant : c’est une façon de ne pas défendre le modèle défendu par une fête donnée par exemple, ne pas affirmer son appartenance au collectif concerné et par là, affirmer son appartenance à d’autres collectifs. La possibilité de l’exclusion et du besoin de retrait renseigne aussi sur la dimension profondément sociale de la fête : on ne fait pas la fête seul·e et sans lien avec les autres et le territoire.


Des moments d’apprentissage et de transmission


Les fêtes sont des rituels de vie qui créent du lien et de l'interconnexion, elles sont des moments importants de rassemblement, d'éducation à la démocratie et de lien intergénérationnel, notamment via l'engagement dès l'adolescence dans les comités des fêtes, les Gaztetxe ou dans l’organisation de festivals comme EHZ. La fête, en tant qu’espace et temps organisé et rarement spontané est par conséquent un lieu important de transmission.

Dans les ateliers Iparralde, la fête a pu être considérée comme un besoin sociétal et une preuve de la richesse du territoire grâce à la diversité et densité de son calendrier festif. La fête est même qualifiée d'antidote à la solitude. Elle est reconnue pour sa dimension intergénérationnelle. La fête crée la rencontre et est donc un lieu privilégié de la transmission : en effet, en transmettant un événement et son organisation, un modèle sociétal et des valeurs se transmettent. D’ailleurs, si une crise de l’engagement est soulignée par les habitant·es dans des domaines très divers, elle n’apparaît pas pour le domaine de la fête, où les jeunes continuent à s’investir, s’approprient les outils créés par les générations antérieures et continuent de les faire vivre en défendant des valeurs collectives.

Les fêtes sont aussi des moments d’apprentissage et de transmission, relativement au rôle qu’elles jouent au niveau culturel. Certains rites comme le carnaval sont des moments culturels importants pour les communautés, des moments pour affirmer les identités, les codes culturels adoptés. Par ailleurs, en Iparralde, alors que les infrastructures culturelles ne sont pas toujours présentes sur l’ensemble du territoire, l’organisation de fêtes permet d’y assurer une offre culturelle homogène. Cela fait des fêtes des lieux de programmation importants pour les professionnel·les de la culture, des scènes non négligeables pour se faire connaître, se produire. Pour les habitant·es, ce sont des occasions pour découvrir les créations contemporaines et, souvent, pouvoir y accéder à moindre coût en comparant avec des salles de spectacle des villes par exemple. Pour les groupes d’amateur·trices ou de jeunes professionnel·les, certaines fêtes peuvent être l’occasion de débuter sur les scènes afin d’expérimenter les premiers face-à-face avec le public. La fête constitue ainsi un moment privilégié pour la création et la transmission culturelle ou la médiation.

À la rencontre du territoire : un calendrier et une géographie


La fête orchestre un calendrier et une géographie singulière en tant qu’elle est un espace-temps. D’abord un calendrier, idée classique : les fêtes rythment le temps, elles ont souvent un caractère cyclique qui permet d’imposer une cadence à la vie sociale. Elles marquent une rupture avec la vie quotidienne, ordinaire. C’est un moment spécifique. Ainsi, des groupes d’ami·es ont des rendez-vous à ne pas manquer durant l’année comme la sortie cidrerie pour ne donner qu’un exemple : c’est un moment important pour le groupe d’ami·es, qui s’affirme en tant que groupe par ce biais-là. Il y a un calendrier partagé plus collectivement à l’échelle de villages par exemple avec les fêtes de la commune, ou à l’échelle d’Iparralde ou plus largement avec des festivals, Herri Urrats ou les fêtes de Bayonne ou encore, à l’échelle beaucoup plus large du monde occidental comme les fêtes de fin d’année, le carnaval etc. Chacun·e peut dessiner son propre calendrier en réalité et donc rythmer ses moments pour entrer en relation avec les autres.

La fête est souvent reliée dans l’imaginaire au temps de la nuit. Elle permet d’investir les lieux publics à un moment où dans la vie quotidienne, on ne le fait pas. Elle est rupture en ce sens également. La fête n’a pas les mêmes limites que la vie de tous les jours. Elle repousse les limites temporelles entre autres. Cela dit, cette idée peut être nuancée : historiquement, le lien avec le temps de la nuit est récent puisqu’il date des années 1970. D’ailleurs, ces dernières années, il y a une tendance à préférer les temps diurnes pour faire la fête dans le but d’éviter des excès et permettre une participation plus importante. Le cas des fêtes de Bayonne est un exemple marquant à ce titre. Les fêtes souhaitables pour l’avenir écartent-elles la nuit ? La fête renvoie aussi à une géographie dans le sens où elle peut être un prétexte pour parcourir des distances extraordinaires, faire des trajets qu’on n’a pas l’habitude de faire, voire parcourir de longues distances. Arpenter le territoire sous le prétexte d’une fête est un bon moyen pour découvrir des lieux inconnus et rencontrer de nouveaux collectifs. Aller chaque année voir la pastorale en Soule peut être un moyen pour se rendre dans des villages différents de cette province et pour les découvrir. Finalement, il s’agit de sortir de son espace de vie quotidienne, qui varie selon les personnes. Pour certain·es, l’ensemble d’Iparralde est connu et balisé depuis longtemps et pour d’autres, des communes à 20 kilomètres de chez soi sont complètement inconnues. On peut aller faire la fête bien au-delà d’Iparralde et notamment se rendre en Hegoalde est bien connu pour cela par exemple : lors des ateliers Mugalur, plusieurs participant·es soulignent se rendre en Hegoalde pour faire la fête, que ce soit pour les fêtes de Pampelune par exemple ou pour aller à Donosti ou Bilbo un samedi soir ou pour un EVJF ou EVG etc. Ce sont donc des géographies extraterritoriales qui émergent avec la fête.

Dans le cas des groupes de danse, de musique et artistes de façon générale, professionnel·les ou non, aller se produire à tel ou tel endroit, pour telle ou telle occasion est aussi un moyen de parcourir un territoire, de rencontrer les collectifs organisateurs à droite et à gauche, étendre son réseau et se confronter à l’altérité.

La géographie de la fête concerne également les mouvements et circulations durant la fête elle-même. En Euskal Herri notamment, plusieurs fêtes ritualisées consistent à déambuler dans un quartier, un village… Dans le cas d’Iparralde, on peut parler d’etxe kurridak, la tournée des maisons avant les fêtes, les défilés pour les Ihauteri qui ont pour but d’inclure toute la communauté villageoise à l’événement en quelque sorte. Cette déambulation se retrouve même en contexte urbain lors d’un poteo par exemple ou lors d’un événement comme Herri Urrats, où on fait le tour du lac pour passer dans tous les différents lieux qui composent la fête. Intégrer, impliquer les habitant·es passe également par cette déambulation et donc une occupation spatiale spécifique à chaque fête.

LA FÊTE EST POLITIQUE

Au regard de ce qui a été dit, la fête est toujours politique. Choisir un modèle plutôt qu’un autre, est un choix politique. Si une fête plus juste, plus égalitaire et plus mesurée est défendue dans les ateliers d’Iparralde 2040 sur le sujet, c’est une orientation qui se dessine. Promouvoir ces valeurs lors des événements festifs, c’est en quelque sorte, défendre un modèle sociétal. Prendre soin de la fête, c’est faire des choix et se positionner en quelque sorte.
La fête défendue dans le cadre de ce travail s’éloigne de celle décrite par Arnaud Idelon par exemple : un modèle de fête axé sur la commercialisation avec un marché de la fête et qui s’inscrit dans le capitalisme, une fête sans diversité ni d’âge, ni de classes sociales, en somme une fête qui se fait dans des espaces clos, des temps nocturnes et où la drogue et la violence peut trouver sa place. Ce modèle de fête invite à casser les normes de la société, à expérimenter de nouvelles choses, sans chercher de bien-être collectif, sans intérêt général, sans démarche de prise de soin.

Ce modèle est évidemment pratiqué sur le territoire et par ses habitant·es : sortir à la Nuba ou au Caveau par exemple ou aller faire un enterrement de vie de jeune garçon à Lloret del mar. On cherche l’anonymat et l’absence de contrôle social, tout est possible sans limite. Or, nos fêtes collectives ont un contrôle social permanent qui peut être un frein parfois, pour ceux et celles qui ne se reconnaissent pas dans les codes sociaux attendus sur le moment. Partir ailleurs, chercher l’anonymat peut être une stratégie d’évitement de ce contrôle. Ainsi les choix de fêtes renvoient directement à des enjeux politiques de nos sociétés.

Choisir un modèle de fête a donc des conséquences directes sur les logiques d’inclusion et d’exclusion. Prendre conscience des rapports de pouvoir qui se jouent avec la fête nous invitent à réfléchir à la place qu’on occupe lors de ces fêtes et parfois à savoir laisser cette place à d’autres.

De plus, les sensibilisations écologiques avec les campagnes pour l’utilisation des baso berri par exemple ou les protocoles contre les violences sexistes sont des exemples de la dimension politique des fêtes. Si on souhaite que les lieux de la fête soient des lieux basés sur la confiance, respectueux les un·es des autres, il est nécessaire de faire un choix conscient, politique, du modèle souhaité.

Au-delà de cette dimension politique de la fête, cette dernière peut être le lieu pour faire politique. En effet, il est courant en Iparralde d’organiser une fête pour récolter des fonds, pour défendre une cause politique. Un message politique accompagne la fête dans ces cas-là et participer à celle-ci suppose d’y adhérer. Les participations sont diverses et variées : être bénévole ou contribuer économiquement sont des motivations d'engagement. On peut penser à des fêtes comme Herri Urrats qui brasse des milliers de personnes et qui permet de financer des projets de Seaska. Elle contribue aussi à donner une visibilité à ce système éducatif du territoire et le prôner. Enfin, c’est un modèle économique qui se défend car il est basé sur le collectif, la solidarité et le don.



Quelles fêtes voulons-nous demain ?

Les jeunes participant·es aux ateliers « comités et associations festives » aspirent à des fêtes qui, tout en conservant une forte identité culturelle basque, seraient plus écologiques, inclusives, accueillantes et bascophones, proposant des alternatives aux modèles classiques (lieux sans alcool, espaces "safe" et gratuits) et s'articulant autour des valeurs de bienveillance, de respect et de diversité ; il·elles manifestent également une faible tolérance aux débordements et aux violences passées, traduisant une aspiration générale à la liberté. Les principaux défis identifiés pour réaliser cette vision idéale sont la pérennisation culturelle, l'engagement et l'inclusion des jeunes, l'accessibilité territoriale de l'offre, et l'amélioration de la mobilité pour se rendre aux événements en toute sécurité.



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