Médias et territoire


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Lors des divers ateliers, azoka et autres évènements de la dynamique Iparralde 2040, la question du rôle et de la place des médias sur le territoire a surgi de manière récurrente, révélant principalement des inquiétudes mais aussi quelques pistes constructives pour l’avenir Ce document croise les réflexions soulevées lors de ces séances collectives de formes diverses, qui mettent en lumière des préoccupations liées à l’information, à la démocratie, à la confiance collective, mais aussi à la capacité des médias à nourrir la connaissance du territoire et à accompagner ses mutations, avec d’autres éléments plus généraux de réflexions autour de ces sujets.

Les grands enjeux identifiés dans le cadre de la démarche Iparralde 2040


Des médias perçus comme acteurs de la démocratie locale

Les participant·es à Iparralde 2040 expriment une attente forte de pluralité, de proximité et de transparence. Beaucoup redoutent une « bollorisation » de l’information, ou un éloignement des médias du territoire lié à des logiques de concentration et de financiarisation.

L’euskara et l’espace linguistique tranfrontalier comme oportunité pour les médias

Les médias en euskara sont vus comme une force pour le territoire et il apparait important de les renforcer et les développer. De plus, l’euskara permet de fluidifier l’interconnaissance des habitant·es et les médias sont vus comme un outil facilitant la cohésion des ces territoires dans leur diversité.

La confiance dans l’information mise à l’épreuve

Les échanges traduisent un sentiment d’incertitude face à la prolifération de contenus numériques et à la montée de la désinformation. L’influence des réseaux sociaux, la polarisation des débats et la perte de repères sont souvent citées comme des sources d’anxiété.

Médias et solidarités : renforcer le lien social

Enfin, les discussions révèlent un désir de médias porteurs de solidarité, qui valorisent les initiatives locales et contribuent à la compréhension mutuelle dans un monde fragmenté.
Cette lecture locale, bien qu’ancrée dans les ateliers d'Iparralde 2040, résonne pleinement avec les dynamiques nationales et internationales : la recherche de pluralité des médias, la défiance envers les plateformes numériques et l’affaiblissement général des contre-pouvoirs informationnels

La médiation comme passerelle entre culture et information

Dans plusieurs ateliers, la médiation culturelle et sociale apparaît comme un outil de transmission et de confiance. Qu’il s’agisse de culture, d’éducation ou de santé, le rôle de la médiation est perçu comme essentiel pour relier les publics aux réalités du territoire.

Enjeux généraux autour des médias et du territoire


Infobésité et perte de repères informationnels

Dans le contexte numérique actuel, les citoyen·nes sont confronté·es à une surcharge informationnelle qui nourrit un profond sentiment d’infobésité. Cette profusion quotidienne d’informations, issues de sources multiples et de fiabilité variable, crée une désorientation cognitive et une perte de repères face à ce qui est vrai, local ou vérifiable. Les travaux de Dominique Cardon (2019) montrent que les logiques algorithmiques des plateformes amplifient ce phénomène en favorisant la visibilité des contenus émotionnels au détriment des contenus vérifiés. De son côté, Divina Frau-Meigs (2021) souligne que cette surabondance s’accompagne d’une fragilité de la littératie médiatique, c’est-à-dire de la capacité des individus à décoder et hiérarchiser l’information. L’Arcom observe que l’économie de l’attention et les usages numériques des jeunes publics constituent un facteur clé de cette fatigue informationnelle. En complément, les États généraux de l’information recensaient comme priorité de « transformer la jungle numérique en bien commun démocratique ». Cette vision rejoint celle de Bruno Raoul (2024), qui rappelle que cette saturation affaiblit aussi la dimension territoriale de l’information : dans le « bruit médiatique global », les voix locales peinent à se faire entendre, brouillant le lien entre médias, citoyenneté et territoire.

Crise de confiance et reterritorialisation de l’information

Ces deux dynamiques - infobésité et concentration - convergent pour nourrir une crise de confiance généralisée envers les médias et les institutions. Les citoyens expriment un sentiment de dépossession du débat public, face à des flux d’informations surabondants mais perçus comme homogénéisés et lointains. Bruno Raoul et Jacques Noyer (2013) ont montré que la restauration de la confiance passe par la constitution d’un espace public local, où les médias jouent un rôle de médiation sociale et culturelle. Dans le même esprit, les États généraux de l’information rappellent que l’accès à une information libre, indépendante et fiable est une condition de la démocratie, et que l’éducation aux médias et à l’information doit devenir une priorité. L’ARCOM, pour sa part, réaffirme que garantir le pluralisme des médias audiovisuels est un pilier de la liberté de communication.

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Concentration médiatique et sentiment de manipulation

Parallèlement à cette surabondance d’informations se dessine un sentiment de manipulation, lié à la concentration croissante des médias et à la politisation de leurs propriétaires. Julia Cagé (2015, 2021) a démontré que cette concentration économique limite la diversité des points de vue et favorise une dépendance structurelle entre les médias et les pouvoirs économiques ou politiques. Selon Bruno Raoul (2018), cette centralisation a aussi un impact territorial : elle marginalise les récits périphériques au profit de discours dominants produits depuis les grands centres urbains. Lors des Assises du journalisme, la question « Qui raconte la région ? » a été posée en enjeu central, soulignant l’importance de médias ancrés localement pour refonder la confiance. L’initiative des États généraux de l’information a quant à elle mis sur la table des mesures telles que le renforcement de la gouvernance des médias et la lutte contre la concentration dans le cadre du pluralisme. Ce dispositif normatif et réflexif accentue l’idée que la pluralité des médias est une condition indispensable de la liberté d’informer.

Communication institutionnelle, brand journalisme et brouillage des perceptions

Avec l’essor d’Internet et des réseaux sociaux, toutes les organisations – entreprises, collectivités, associations – peuvent aujourd’hui se comporter comme des médias : sites, newsletters, podcasts, comptes sociaux deviennent des canaux d’ « owned media » ou de brand journalism, produits à l’intention directe de leurs publics. Cette démultiplication de producteur·rices de contenu modifie profondément la matière première du métier journalistique : les rédactions reprennent souvent des communiqués, des contenus prêts à l’emploi ou des témoignages publiés sur les réseaux, (un phénomène analysé par la littérature comme "churnalism" = recyclage de matériel préfabriqué et aggravé par la pression du temps et des ressources des salles de rédaction).
Par ailleurs, les contenus générés par les usager·ères (UGC) sont massivement exploités par les médias, mais leur vérification demande des compétences et des outils techniques (forensic, traçage de métadonnées). L’insuffisance de ces dispositifs de vérification introduit une marge d’erreur et contribue à brouiller la frontière entre information indépendante et communication intéressée.
Résultat : la coexistence de médias traditionnels, d’owned media d’acteur·rices et d’écosystèmes d’influenceur·euses crée des ponts éditoriaux (les médias transforment les contenus d’acteur·rices en articles) qui fragmentent les repères et favorisent la confusion sur la source et les intentions. Pour l’espace public territorial, cela signifie une complexité supplémentaire : la parole locale peut être à la fois authentique et instrumentalisée, ce qui impose de renforcer la transparence des sources, la littératie médiatique des publics et les pratiques de vérification en salle de rédaction.

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En Iparralde


La réflexion sur la relation entre médias, confiance et ancrage territorial trouve une résonance particulière dans le contexte d’Iparralde, territoire où s’articulent identité culturelle forte, pluralité linguistique et dynamiques transfrontalières. Dans un espace où la proximité sociale et géographique reste essentielle, les médias jouent un rôle de médiation civique et de transmission culturelle tout à fait singulier.

Un paysage médiatique local riche mais fragile

Le paysage médiatique du Pays Basque nord se distingue par la présence d’acteurs locaux historiques : la radio télévision publique récemment fusionnée sous l’appellation ICI Pays Basque-Euskal Herri, les groupes comme Sud Ouest (quotidien, Web, TVPI), Mediabask (hebdomadaire, Web, radio), l’hebdomadaire La semaine du Pays Basque, l’écosystème médiatique euskaldun regroupé dans l’association Euskal Hedabideak composé de Euskal Irratiak (Gure irratia, Xiberoko botza, Irulegiko Irratia, Amikuze irratia, Antxeta irratia), Kanaldude, Berria (Ipar Euskal Herriko Hitza), Herria et Kazeta.eus (Groupe Mediabask) et tout le reste de l’environnement médiatique Lapurdi irratia (radio catholique), Enbata (Hebdomadaire politique), Laborari ou Le Sillon (hebdomadaires agricoles), Bada (pure player jeunes bilingue sur les réseaux sociaux)….

Tous ces médias incarnent une proximité éditoriale essentielle mais demeurent économiquement vulnérables, confrontés à la concurrence des grands groupes nationaux et à la difficulté d’assurer un modèle économique durable. Les constats dressés par les États généraux de l’information rejoignent cette situation : le renforcement des médias de proximité est identifié comme une priorité pour garantir la pluralité et la vitalité démocratique des territoires.

La définition de la stratégie d’évolution des médias publics présents en Iparralde échappe totalement au territoire, ce n’est pas de sa responsabilité, les décisions se prennent à Paris. C’est également le cas pour le groupe Sud Ouest dont le centre de gravité se situe à Bordeaux du fait de son échelle régionale. Le territoire peut ainsi se retrouver du jour au lendemain amputé d’un média local important du fait de décisions prises à une autre échelle, sans avoir de leviers structurels pour s’y opposer. Pour des raisons économiques, les évolutions de ces deux groupes de médias ces dernières années esquissent une couverture territoriale plus large géographiquement, qui tend à diluer la territorialité du Pays Basque et qui aussi rend plus difficile la mise en œuvre de politiques linguistiques efficaces, notamment en ce qui concerne la langue basque.

Identité culturelle et diversité linguistique

L’ancrage culturel et linguistique constitue un marqueur central de l’information au Pays Basque nord. L’usage du basque (euskara), exclusif ou en complément du français, témoigne d’un engagement pour la diversité culturelle et linguistique. Les travaux de Bruno Raoul sur les médias de proximité éclairent cette réalité : il y voit un espace de médiation symbolique, où le média ne se limite pas à informer mais contribue à la fabrique du lien social et culturel. Dans le même esprit, les Assises du journalisme ont souligné la nécessité de décloisonner la parole et de renforcer la présence des langues régionales dans les médias, comme facteur de pluralisme. L’Arcom rappelle d’ailleurs que la valorisation des identités locales participe à la diversité culturelle et à l’équilibre du paysage audiovisuel.

Un territoire transfrontalier, une information à deux échelles

Au-delà des réalités institutionnelles propres à Iparralde, les questions soulevées autour des médias prennent une résonance particulière dès lors qu’on les aborde à l’échelle du territoire bascophone.
Car si l’euskara traverse les frontières administratives, les politiques publiques et les cadres de compétences diffèrent fortement : au Sud, le gouvernement basque et la Navarre disposent de leviers directs sur l’audiovisuel et l’enseignement linguistique, tandis qu’en Iparralde, les initiatives médiatiques reposent encore largement sur le tissu associatif et culturel.
Ce décalage structurel produit une visibilité inégale de la langue et une capacité d’action fragmentée sur la question médiatique.
Mais il ouvre aussi des perspectives fécondes : penser un espace médiatique partagé, en faire un laboratoire d’expérimentation transfrontalier pour repenser les médias dans une logique européenne et territoriale, un espace où la proximité, les langues et la mobilité sociale s’entrecroisent.

Une voie pour la confiance démocratique

Ainsi, dans le contexte du Pays Basque nord, réaffirmer un journalisme de proximité, plurilingue et ouvert sur les dynamiques transfrontalières constitue un levier concret pour rétablir la confiance citoyenne et territoriale. Cette approche s’inscrit dans la continuité des propositions portées par les États généraux de l’information, l’Arcom ou les Assises du journalisme, toutes convergeant vers une même idée : la reconnexion entre les citoyen·nes et l’information passe par des médias ancrés dans les territoires, capables d’incarner la pluralité, la participation et la transparence.




• Raoul, B. & Noyer, J. (2013). Communication, territoires et médiations : le travail territorial des médias. Études de communication, n°40.
• Raoul, B. (2018). Le territoire comme objet communicationnel. Questions de communication, n°33.
• Cagé, J. (2015). Sauver les médias. Seuil.
• Cagé, J. & Huet, B. (2021). L’information est un bien public. Seuil.
• Cardon, D. (2019). Culture numérique. Presses de Sciences Po.
• Frau-Meigs, D. (2021). Médias et information : 10 questions pour comprendre et agir. CNRS Éditions.
• Halimi, S. (2012). Les nouveaux chiens de garde. Raisons d’agir.
• ARCOM (2024). Rapport annuel : liberté et pluralisme des médias.
• États généraux de l’information (2024). Synthèse nationale.
• Assises du journalisme (2023). Restitution des ateliers de Tours.
• Tom Foremski, Every Company is a Media Company (site / conférences). everycompanyisamediacompany.com
• « Churnalism » / Nick Davies, Flat Earth News (analyses et études sur le recyclage de communiqués). sciencemediacentre.org+1
• Claire Wardle & Hossein Derakhshan, Information Disorder / First Draft – UNESCO frameworks. First Draft+1


• Rapports et études sur owned media / brand journalism (revues et chapitres universitaires). Repository UPenn+1
• Déinition owned média https://www.solocal.com/ressources/articles/definition-owned-media
• Études sur la vérification de l’UGC (MediaFutures / revue sur forensic verification). mediafutures.no+1
• Reuters Institute, Digital News Report (tendances d’usage, confiance, rôle des influenceurs). Reuters Institute+1
• UNESCO — Is the media captured? New UNESCO study examines threats to media independence and ways to fight back.
https://www.unesco.org/en/articles/media-captured-new-unesco-study-examines-threats-media-independence-and-ways-fight-back UNESCO
• UNESCO — Trends in media independence.
https://unesdoc.unesco.org/ark%3A/48223/pf0000261371 UNESCO Digital Library
• Does social media undermine trust? Institutional trust in civil society and governance institutions (Cambridge University Press) — Christianna Sirindah Parr.
https://resolve.cambridge.org/core/journals/journal-of-public-policy/article/does-social-media-undermine-trust-institutional-trust-in-civil-society-and-governance-institutions/62ACAD50C58C353959A60356EED960AC

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