Réinventer la démocratie

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Iparralde 2040 s'est déployé dans une période de turbulences pour la démocratie, marquée par la fragmentation sociale, l'incertitude et la perte de confiance dans l'avenir. Dans ce climat, le processus démocratique se trouve fragilisé par la montée de l’extrême droite et la désaffection vis-à-vis de l’action publique.

Pour autant, le sentiment partagé lors des ateliers fait apparaitre que les structures de participation citoyenne sont vues comme des outils capables de retisser du lien, de redonner sens à l’engagement et de rouvrir des espaces de débat et de confiance. Les travaux d’Iparralde 2040 ont également confirmé l’histoire et le potentiel toujours vivace du territoire, avec des associations et des collectifs vivants, des habitant·es attaché·es à Iparralde, des élu·es engagé·es, autant d’individus mobilisé·es pour réfléchir et défendre des enjeux collectifs.

Malgré un contexte démocratique compliqué, les habitant·es ont participé activement à la démarche pour trouver et construire ensemble des chemins de réflexion. Cette capacité à imaginer et construire un futur souhaitable pour Iparralde est précieuse et mérite qu’on en prenne soin. Ce qui peut sembler naturel ici – la capacité à agir ensemble – est le fruit d’une mobilisation collective, qui se transmet et qu’il faut continuer à défendre. Les deux années passées sur le terrain ont montré que l’envie et l’engagement sont toujours présents, il est nécessaire de continuer à les accompagner.

Cette réflexion sur la démocratie est empreinte de cette expérience.


Vers une démocratie plus responsable, ouverte et exigeante


Une frustration persistante traverse les échanges autour de l’efficacité réelle de l’influence citoyenne. Les participant·es d’Iparralde 2040 ont souvent exprimé le sentiment que, malgré les dispositifs de concertation, la parole citoyenne et associative reste cantonnée aux marges du pouvoir décisionnel. Derrière cette impression se joue une tension entre l’attente d’écoute et le constat d’impuissance : la conviction que la participation ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas d’effets concrets sur les choix politiques.

Certain·es évoquent la « limite du pouvoir citoyen ou associatif », face à la logique institutionnelle et à la nécessité de décisions rapides ou techniques. Ce constat nourrit un désir de rééquilibrage, voire d’un partage du pouvoir entre la parole des institutions, des associations et des citoyen·nes. C’est un appel à une démocratie de la considération, dans laquelle leur parole n’est pas simplement écoutée, mais reconnue comme légitime et utile à la décision. La volonté d’en finir avec la « poudre aux yeux » qui a pu être exprimée traduit une exigence de sincérité et de réciprocité. Accueillir la parole des associations apparaît également essentiel, car leur rôle consiste à pointer les tensions, à révéler ce qui les heurte et à ouvrir le débat : c’est cette confrontation d’idées, parfois inconfortable, qui nourrit et fait vivre la démocratie.
Comment s’assurer que la concertation ne soit pas un simple exercice de communication, mais un levier effectif de transformation des politiques publiques ? L’enjeu dépasse la consultation. Il s’agit de reconnaître la compétence collective, la capacité d’agir partagée, et d’ouvrir des espaces où la participation retrouve son pouvoir d’influence réel. C’est ainsi que se nourrit la confiance, l’engagement et la capacité collective à construire l’avenir.

Le véritable risque n’est pas la mobilisation elle-même, mais l’essoufflement, et il est fondamental de ne pas oublier celles et ceux qui ne prennent jamais la parole. La logique « d’aller vers », autour de laquelle s’est développé Iparralde 2040, permet d’ouvrir la rencontre et rencontrer, de comprendre leurs points de vue et de faire en sorte que leur voix soit entendue.
C’est dans cette perspective que se dessine le futur souhaitable pour 2040 : celui d’une démocratie plus horizontale, fondée sur la reconnaissance mutuelle, la coopération et la confiance. Une démocratie où la capacité d’agir ne serait plus concentrée, mais distribuée entre les différents acteur·rices du territoire.



Conseils pour une participation qui apporte aux territoires et à leurs habitant·es


Pour une démocratie plus inclusive

Le rapport Le vote pour tous de la Fondation Jean Jaurès et de l’ONG A voté alerte sur une « démo-anxiété » mondiale et française, avec un nombre d’autocraties dépassant celui des régimes démocratiques en 2024 et une défiance historique des français·es envers les institutions (26 % de confiance). Face à ce constat, les citoyen·nes expriment un besoin de renouveau : 45 % privilégient la démocratie représentative, tandis que 35 %, surtout les moins de 35 ans, souhaitent davantage de démocratie directe. Pour renforcer la vitalité démocratique, le rapport propose une implication citoyenne accrue, l’amélioration des outils de décision collective (vote dès 16 ans, Préférendum) et la promotion du dialogue et de la transparence. Les auteur·rices considèrent la défense de la démocratie comme un « combat idéologique essentiel », où la société civile joue un rôle central.
Dans En finir avec la démocratie participative, Manon Loisel et Nicolas Rio mettent en garde contre les dérives de la participation citoyenne institutionnalisée, pour développer des modèles à la fois inclusifs et émancipateurs.

Si les consultations, budgets participatifs et conventions citoyennes se multiplient, elles restent souvent dominées par des publics déjà informés, diplômés et engagés, tandis que les populations précaires ou éloignées demeurent exclues, et il est important d’en prendre conscience et de travailler cet enjeu.
La participation peut aussi devenir un simple instrument de communication ou de gestion de crise, avec peu d’impact réel sur les décisions publiques, et qui donne l’illusion de l’écoute. Les auteur·rices soulignent que la multiplication des formats et procédures tend à techniciser la démocratie, en dépolitisant les débats, et en affaiblisse la conflictualité, pourtant nécessaire à sa vitalité. Un autre élément dont prendre garde.

Pour que la participation devienne un véritable levier d’émancipation, il apparait ainsi essentiel aux auteur·rice de concevoir des dispositifs qui garantissent une écoute réelle, la confrontation des points de vue et la prise en compte des expériences citoyennes.



Innover pour faire vivre la démocratie


Tout au long de la démarche Iparralde 2040, il est apparu que le Conseil de développement du Pays Basque est vu comme un espace singulier, où « au quotidien, on demande son avis à la société civile et on veut vraiment savoir », et où « on demande aux gens leur avis sans orienter la question ». D’après ses membres, il occupe une place particulière dans le paysage démocratique, en favorisant la rencontre entre la sphère des élu·es et celle de la société civile, en apportant une « parole différente auprès des élu·es, qui ont plutôt tendance à prendre les avis d’expert·es ».
Au cours des rencontres 2025 de la Coordination nationale des conseils de développement, les Codev ont été décrits comme une « fabrique permanente d’expérimentation », pour articuler démocratie participative et démocratie représentative et assurer le lien entre les habitant·es et les élu·es.
Intégrer l’expertise d’usager, du quotidien, l’expérience de chacun·e permet de développer des approches sensibles, qui sont vues comme des leviers de mobilisation pour embarquer citoyen·nes, élu·es et technicien·nes. Vulgarisation, création artistique, description du quotidien, marches exploratoires, convivialité… En les mobilisant, les Codev se transforment en lieux d’optimisme, d’enthousiasme et de résistance à la morosité, incarnant l’ambition d’une « démocratie joyeuse et conviviale ». Le cœur même d’Iparralde 2040.

Avec plus d’une centaine d’actions déployées, la dynamique mise en place a permis de mobiliser et d’engager des personnes qui n’avaient pas participé auparavant aux travaux du Conseil de développement. Le fait de projeter les participant·es vers l’avenir du territoire a donné de l’élan et a offert une vision dégagée des contraintes du présent, concentrée sur les potentiels et les opportunités du territoire. Plutôt que de se limiter aux difficultés actuelles, le territoire est devenu une véritable source de motivation et d’inspiration.

Des menaces sur la démocratie participative

Depuis le printemps 2025, plusieurs mesures législatives ont fragilisé les instances consultatives à différentes échelles. Le 20 mars, un amendement parlementaire a proposé la suppression des CESER, symboles de la concertation citoyenne et territoriale. Quelques semaines plus tard, le Sénat a adopté une disposition permettant aux intercommunalités de plus de 50.000 habitant·es, avec l’accord du préfet, de ne pas créer de conseil de développement supprimant ainsi une obligation légale de participation locale ; et le CESE a vu son fonctionnement questionné à plusieurs reprises. Sous prétexte d’économie et de rationalisation, ces mesures affaiblissent le cadre légal de la participation citoyenne, alors que les transitions sociales, économiques et environnementales nécessitent davantage de dialogue et de coopération entre élu·es et citoyen·nes. Ces institutions jouent un rôle clé comme espaces de débat, de médiation et de co-construction des politiques publiques, permettant à la société civile de s’exprimer et d’organiser la réflexion collective.
À l’automne 2025, ces mesures ont été suspendues, mais le risque persiste. Leur disparition priverait les territoires de lieux de dialogue indispensables pour travailler la confiance entre citoyen·nes et institutions.



Relier les territoires

Et si l’enjeu démocratique pour 2040 reposait sur la capacité à dépasser les limites et les **frontières** existantes, qu'elles soient géographiques, institutionnelles ou sociales ?

Au cours des ateliers, l’affranchissement des périmètres administratifs a été évoqué à plusieurs reprises. Les rencontres de la Coordination nationale des Codev ont également mis en évidence des projets qui ont permis de penser les liens entre territoires autrement, pour laisser place à des dynamiques interterritoriales plus vivantes et plus souples. Des territoires peuvent partager des ressources, des enjeux, des aménités communes, qu’il s’agisse d’un bassin de vie, d’un paysage, d’une identité culturelle ou d’un défi économique : les solidarités ne s’arrêtent pas aux frontières institutionnelles.

Cette approche invite à dépasser les cadres établis pour imaginer des coopérations fondées sur la proximité, la complémentarité et la confiance. Ces croisements de pratiques et d’expériences permettent de faire circuler les idées, d’enrichir les démarches et d’ouvrir des portes vers de nouvelles formes de réflexions partagées et de partenariats.

Le géographe Martin Vanier, qui a suivi de près les grands projets d’aménagement du Pays Basque, comme Pays Basque 2020, invite à passer d’une « culture du faire » à une « culture de l’habiter ». Cette notion dépasse largement la question du logement ou de l’aménagement : elle désigne un rapport vivant entre les habitant·es et leur territoire, ainsi que la manière de relier ces territoires entre eux, en tissant liens, mobilités et interdépendances. Aujourd’hui, habiter ne signifie plus occuper un espace clos : on est connecté à nos voisin·es, au sud des Landes, à Hegoalde, au Béarn… Habiter, c’est évoluer dans des réseaux, des circulations, des relations. C’est cette culture commune, sensible, collective, politique, qui transforme des territoires simplement juxtaposés en territoires alliés, capables d’imaginer ensemble leur avenir.

La concertation et la participation citoyenne sont un terrain commun d’apprentissage et d’expérimentation qui s’inscrit en Iparralde dans une longue histoire, partagée entre élu·es et société civile. Pour le Conseil de développement de la CAPB, coopérer, travailler avec des structures expertes ou des partenaires de notre territoire – acteur·rices impliqué·es dans la vie du territoire, services de l’Agglo, commissions extra-communautaires, cabinets thématiques - favorise une montée en compétences collective. Pas à pas, cela contribue à un territoire mieux équipé pour organiser la participation démocratique, qui conserve sa capacité à construire ses propres outils et méthodes, tout en s’inspirant de ce qui se fait ailleurs.

  • Fondation Jean Jaurès, rapport collectif, 2025, « Le vote pour tous. Comment mobiliser la société pour défendre une démocratie plus inclusive ».
  • Manon Loisel et Nicola Rio, 2024, « Pour en finir avec la démocratie participative », Editions Textuel
  • Libération, 12/08/2025, article « Les conseils de développement, rare outil de démocratie locale, menacés par une proposition de loi ».

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