Isolement et santé mentale : sujets intimes mais de société ?


Téléchargez ce zoom au format PDF
La santé mentale et l'isolement ne sont pas de simples problématiques individuelles, mais des enjeux sociétaux majeurs et des indicateurs critiques de la cohésion sociale du territoire. Ils nécessitent une action politique et collective, allant au-delà du seul champ sanitaire. Dès les premiers ateliers avec les membres du CDPB au printemps 2024, pour amorcer la démarche Iparralde 2040, le sujet était vu comme une question centrale. Les ateliers durant la phase avec le grand public, croisés avec différentes ressources, ont posé que l’isolement et santé mentale sont deux sujets étroitement liés.

Le constat : une pression psychique et sociale croissante

Malgré un "bien-vivre" local souvent décrit dans les ateliers, les données et les échanges de la démarche prospective "Iparralde 2040" révèlent une réalité plus contrastée, caractérisée par une pression psychique et un isolement social en forte augmentation, touchant de multiples publics.

En dépit d’indicateurs de croissance positifs, notre territoire connaît une précarisation croissante - d’après l’INSEE 12 % de la population y vit sous le seuil de pauvreté en 2023 - un creusement des inégalités sociales et des difficultés d’accès au logement qui fragilisent le tissu social. Dans ce contexte socio-économique tendu, le phénomène de l'isolement prend de multiples facettes.

La santé mentale est un pilier essentiel du bien-être, tel que défini par l'OMS comme un état permettant à chacun·e de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés de la vie et de contribuer à la communauté. Dans le cadre des travaux d’Iparralde 2040, la santé mentale est identifiée comme un enjeu sociétal majeur, nécessitant une approche transversale et coordonnée.

Les données et les échanges menés sur le territoire révèlent une pression psychique croissante sur des populations spécifiques, exacerbée par des facteurs sociaux, économiques et territoriaux.

Inégalités territoriales

En milieu rural, ce sont le manque d’animations, la mobilité réduite et l’absence de services qui sont le plus souvent pointés. En milieu urbain, la proximité ne garantit pas le lien social, générant parfois un sentiment de solitude très marqué - les membres du CDPB qui ont participé à l’atelier de Bidart évoquent une “brutalisation de la société urbaine” qui contraste avec l’“héritage de la vie rurale”.

Le tissu associatif est perçu comme un rempart essentiel, et les solutions proposées mettent l’accent sur la dimension humaine et collective, favorisant un tissu social riche notamment à travers l’intergénérationnel et les lieux d’échanges.

Le risque d’une “communication numérique au détriment des relations humaines” est également souligné, d’autant que le fossé numérique reste important : 27 % des seniors n’utilisent jamais Internet, selon le rapport du Département. Enfin, le manque de transparence - “qui fait quoi” - et l’absence de mutualisation des moyens et d’informations entre acteur·rices (sanitaire, social, médico-social), notamment entre le Béarn et l’Iparralde, ont été des thèmes récurrents des ateliers consacrés au sujet (Regards des acteur·rices du social en décembre 2024 au café des partenaires et Santé mentale en février 2025 au Cafecito). L’administration est perçue comme inhumaine et “trop rigide” pour les personnes en souffrance.

Ateliers d’AIBA : une échelle micro-locale

L’association des Aldudes AIBA, membre du CDPB, a travaillé sur la notion d’isolement et de transmission en 2024 dans leur vallée ()environ 1000 habitant·es). Nous nous sommes appuyé·es sur leur expérience, notamment sur leurs comptes-rendus des premiers ateliers avec Pantxika Maitia (« Eskuz esku, bakartasuna baztertu ») et sur l’émission TV avec Kanaldude qui en a découlé.

Travaux du Département : une échelle institutionnelle et une consultation citoyenne

« Afin d’anticiper les transformations de notre société et éclairer nos choix présents, le Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques a initié la démarche « Imaginons demain en Pyrénées-Atlantiques ». Ainsi, pendant deux ans, un groupe de cinquante personnes (citoyen·nes, expert·es et élu·es) s’est réuni à plusieurs reprises pour imaginer ce que pourrait être la cohésion sociale en 2040 sur notre territoire. » Ce travail datant de 2024 est issu d’une consultation citoyenne pour lutter contre l’isolement et la solitude. Plus de 250 témoignages et les enseignements qui en sont tirés sont synthétisés et accessibles en ligne.

Le Baromètre Solitude et Isolement 2025 des Petits Frères des Pauvres : une échelle nationale

Avec 2 millions d'aîné·es isolé·es et 750 000 en situation de "mort sociale" (chiffre en forte aggravation), le rapport pointe du doigt l'inaction des pouvoirs publics. Ce Baromètre formule 15 recommandations structurantes pour sortir de la "politique de l'autruche" et investir massivement dans le lien social, l'habitat adapté et la lutte contre la précarité des aîné·es.

Les publics repérés comme vulnérables sur le territoire

Le milieu agricole
Le mal-être des agriculteur·rices est un sujet récurrent, souvent lié à “la précarité et à la déconsidération de leur travail”, comme l’a rapporté un participant à l’atelier Azoka au marché de Saint Palais. Le risque suicidaire est accru : 43 % chez les 15-64 ans par rapport à l'ensemble des régimes de sécurité sociale. Le risque est deux fois plus élevé pour les 65 ans et plus (MSA, 2021). Cette population est aussi particulièrement isolée, en lien avec l'enjeu du renouvellement : “50% seront à la retraite dans 10 ans”. Un sujet prégnant lors des échanges menés lors des animation de Lurrama, où les participant·es ont souligné l’importance de « la vie associative et collective agricole en Pays Basque comme rempart à l’isolement ».

Les femmes
Selon un témoignage rapporté dans l’étude du Département, « les femmes semblent plus sujette au sentiment de solitude et en souffrir : sur le terrain, il est difficile d’obtenir le point de vue des hommes. Ceux-ci semblent plus taiseux sur le sujet. Les femmes se livrent davantage mais il faut aussi prendre en compte des raisons d’ordre démographiques et sociétales. Les hommes, ils acceptent la situation. Pour eux, ça ne sert à rien d’en parler. C’est comme ça. »

Cette étude note également de fortes souffrances liées aux violences intra-familiales et aux inégalités de genre : la dépression post-partum touche par exemple 10 à 20% des femmes ayant accouché. La lutte contre les inégalités femmes/hommes, dont les avancées sont jugées trop lentes dans les ateliers d’Iparralde 2040, est aussi un sujet de préoccupation.

L'INSEE souligne qu'au niveau national, les mères isolées sont largement majoritaires dans les familles monoparentales (environ 85 %), un quart des familles avec enfants mineurs étant de ce type. Ces mères sont plus exposées à la pauvreté et vivent plus fréquemment dans des logements suroccupés comparées aux autres familles, ce qui est un facteur d'isolement social et géographique. L’isolement des femmes a aussi été vu comme particulièrement prégnant en milieu rural lors de l’atelier du Collectif souletin.

Les jeunes
Parmi les peurs concernant 2040 relevées en ateliers, les membres du CDPB notent, au printemps 2024 à Saint-Palais, un nombre croissant de jeunes "en dehors de tout système" ajouté au « développement de l'éco-anxiété qui peut paralyser l'action ». Des associations rencontrées sur le terrain déclarent rencontrer de nombreux·euses jeunes seul·es et isolé·es, et de plus en plus jeunes. Le collège semble être une période particulièrement difficile, notamment face au harcèlement et dans les problématiques de liens avec les parents.

Selon l’Observatoire National de la Vie Étudiante, la crise du Covid a aggravé une situation déjà fragile des jeunes : 41% des étudiant·es présentent des symptômes dépressifs, contre 26% avant la crise. La précarité augmente aussi chez les jeunes, favorisant les situations de vulnérabilité : le taux de pauvreté des moins de 18 ans est de 22%, selon l’INSEE 2023.

Selon le Baromètre de Santé publique France en 2021, les pensées suicidaires ont doublé chez les 18-24 ans entre 2014 et 2021, il s’agit la première cause de décès entre 15 et 35 ans et de la deuxième cause chez les 15-24 ans après les accidents de la route, d’après le Baromètre de la santé publique. Le harcèlement (scolaire/en ligne) et l'isolement post-confinement maintiennent 21% des 15-30 ans en situation d'isolement.

Les seniors
L'isolement des seniors s'aggrave. Au niveau national, 2 millions de personnes âgées sont isolées, dont 750 000 en "mort sociale" (+40 % en quatre ans). L’épuisement et isolement social touche aussi les proches aidant·es, majoritairement des femmes, qui peinent à concilier leur rôle avec une vie sociale.

Les aidant·es, selon la démarche Imaginons demain en Pyrénées-Atlantiques


De nombreux et nombreuses proches aidant·es se sentent isolé·es face aux difficultés d’accès aux soins psychiatriques et au soutien pour leurs proches. Les personnes vivant avec un handicap psychique manquent souvent d’information et d’accompagnement dans leurs démarches administratives. La stigmatisation de la santé mentale persiste, freinant l’accès à des droits essentiels comme l’emploi et le logement, si bien que 30 % des personnes concernées vivent chez leur aidant.

Pour aller plus loin, voir le zoom Le vieillissement comme un futur souhaitable.

Le système des double peines
Lors des ateliers au Cafecito, le « système de double peine » a été évoqué : stigmatisation et préjugés limitent l’accès à des droits fondamentaux. Près de la moitié des personnes avec des troubles psychiques jugent l’emploi comme étant le droit le plus difficile à obtenir, tandis que les services psychologiques sont jugés coûteux et peu accessibles, et près de six patient·es sur dix rencontrent des difficultés pour consulter un·e psychiatre.

Une vision collective pour 2040 : un territoire qui place la santé mentale au cœur de ses politiques publiques


L'isolement et le mal-être ne sont pas des fatalités individuelles, mais des dommages collatéraux de l'organisation socio-territoriale actuelle, ce que les ateliers ont rappelé.
La santé mentale et l'isolement demeurent des sujets marginalisés, qui rendent difficiles le repérage et la demande d'aide. Selon les acteur·rices de ce secteur, interrogé·es lors des ateliers, il est indispensable d'intégrer systématiquement la question de la santé mentale et la lutte contre l'isolement dans l'ensemble des politiques publiques, notamment en matière de logement, d'emploi, et d'aménagement public. Pour ce faire, il faut une synergie forte entre tou·tes les acteur·rices – élu·es, CLSM, social, sanitaire, associatif - en s'inspirant de modèles collectifs, comme la Convention prévention suicide Xiberoa qui a été évoquée.

Pour les personnes en souffrance rencontrée durant les ateliers, notamment au Cafecito, il est impératif d'assouplir et d'humaniser le cadre administratif. Cela passe par “l'augmentation du financement des psychologues et des associations”. Le numérique doit servir de levier pour “centraliser l'information et faciliter l'accès aux droits”, sans multiplier les supports compliqués, en maintenant toujours le contact humain pour les démarches complexes et les relations interpersonnelles. L'objectif est de garantir que toute personne puisse obtenir une allocation handicap ou un soutien lui permettant de vivre dignement. La lutte contre cet isolement nécessite des réponses politiques et financières structurantes pour mieux financer les associations et les services, et tendre vers une répartition moins genrée du "care".
La priorité selon les professionnel·les en lien avec les publics vulnérables est de rendre la demande d'aide normale, et non de la voir comme un signe de faiblesse. Cela passe par la généralisation de la formation aux premiers secours en santé mentale, pour sensibiliser tous les milieux (écoles, entreprises, agricole) et permettre le repérage précoce des troubles. Il est également essentiel de rendre visible et de reconnaître les handicaps invisibles et d'éradiquer le harcèlement, la violence et le racisme, un souhait très clair notamment chez les jeunes, dans les ateliers “Jeunes Prefosta” et “Comités des fêtes Xiberoa”.

Parallèlement, les ateliers sur le terrain ont mis en avant la jeunesse comme un levier dynamique et de changement pour le territoire. La solution serait ainsi de capitaliser sur le renforcement du lien social et les ressources existantes. Selon les jeunes interrogé·es durant les ateliers, il est nécessaire de valoriser les lieux de "respiration" et de bien-être en lien avec la nature et la culture d’Iparralde, pour accompagner les préoccupations en matière de santé mentale.

Pour les seniors et les personnes isolées, le maintien du lien social est le premier enjeu, et les leviers sont nombreux : il faut soutenir « l'habitat partagé (colocation intra et inter-générationnelle), maintenir les commerces et services de proximité qui privilégient la relation humaine, et envisager « d’ouvrir les EHPAD vers l'extérieur pour rompre l'isolement des aidé·es et des aidant·es ».

Enfin, l'aménagement du territoire doit être revu avec des navettes et transports publics adaptés (aux jeunes des territoires ruraux, pour les seniors) pour conforter les lignes, surtout le week-end, et améliorer l’aménagement urbain pour favoriser la rencontre.



Téléchargez ce zoom au format PDF

Commentaires