Le vieillissement comme un futur souhaitable

Téléchargez ce zoom au format PDF

Le vieillissement : un angle mort ?

Le Pays Basque fait face à un vieillissement marqué de sa population, qui soulève des enjeux majeurs de cohésion sociale, de logement, d’accès aux services publics et de soutien à la perte d’autonomie, tant pour les personnes âgées que pour leurs aidant·es.
En Iparralde, la tendance démographique est nette : la part des 60-74 ans et celle des 75 ans et plus croît rapidement (20,1 % pour les 60 à 74 ans dans la CAPB en 2022, contre 16,9% en 2011 selon l’INSEE). La Nouvelle-Aquitaine, et notamment ses zones littorales, figure parmi les régions les plus âgées de France, avec un indice de vieillissement particulièrement élevé. À l’échelle nationale, la plupart des territoires connaissent un ralentissement de la croissance démographique et un déficit naturel croissant, toujours d’après l’INSEE.

En Iparralde, la dynamique reste soutenue sur le littoral, tandis que le vieillissement est beaucoup plus prononcé dans les petites communes rurales, notamment en Soule ou en Amikuze. Les effets du vieillissement varient selon les espaces : zones rurales et urbaines, littoral et intérieur, populations locales ou nouveaux et nouvelles arrivant·es.
D’après le Baromètre des Petits frères des pauvres de 2025, dans certains territoires urbains, près de 20 % de la population a plus de 60 ans, et se trouve souvent dans un cadre peu adapté (logements sans ascenseur, manque de commerces de proximité). Dans certaines communes rurales, les plus de 75 ans présentent des taux de pauvreté préoccupants, malgré un pouvoir d’achat médian supérieur à celui des générations plus jeunes.

Il apparaît que la réalité du vieillissement est loin d’être homogène. Elle dépend à la fois de l’effet d’âge et de l’effet de génération. Lors des ateliers Iparralde 2040, des habitant·es de Soule ont ainsi remarqué que « les clubs des aînés se vident : avant à 70 ans tu voulais jouer aux cartes et faire des voyages organisés ; aujourd’hui nous on veut faire du VTT et je suis capable d’organiser mes vacances tout seul ! Maintenant, il y a les vieux des vieux et les jeunes vieux ».

Selon le Baromètre 2025 des Petits Frères des Pauvres
L’isolement des plus de 60 ans en France atteint un niveau critique : 2 millions d’aîné·es sont isolé·es de leur entourage proche. Les 80 ans et plus et les personnes âgées pauvres sont les plus touchées. Malgré cet état alarmant, la réponse publique est jugée insuffisante et se limite à des solutions partielles (« bricolages »), sans politique structurante. Le rapport souligne que cet isolement coûte chaque année des milliards d’euros (hospitalisations évitables, perte d’autonomie, entrées prématurées en EHPAD) et que l’absence de stratégie nationale constitue une « politique de l’autruche ».


Une prise de conscience collective dans Iparralde 2040

Le thème du vieillissement a fortement traversé la dynamique Iparralde 2040, avec une phrase souvent répétée sur les Azoka : « en 2040, je serai vieux ». La vieillesse concerne chacun et chacune, tôt ou tard.

Deux temps forts ont nourri les réflexions sur un futur souhaitable pour les aîné·es : une animation avec le Pôle Seniors du CCAS d'Urrugne, qui a exploré les aspirations des personnes âgées à l’horizon 2040 ; des échanges dans les Cafés des aidant·es, avec le Collectif souletin puis avec l'association Komedia, apportant un éclairage précieux sur les besoins et les vulnérabilités.
Les éléments recueillis convergent vers un constat central : le vieillissement accentue des fragilités préexistantes, en particulier dans les territoires ruraux intérieurs, mettant en tension la capacité à maintenir les personnes à domicile.

Accès aux services et mobilité

Le manque de spécialistes médicaux dans l’intérieur, le besoin de transports accessibles (PMR) et l’absence d’alternatives à la voiture sont des préoccupations récurrentes, particulièrement exprimées dans les animations sur les marchés. Des initiatives sont jugées essentielles pour accompagner les problématiques des personnes âgées : le portage des repas, l’accompagnement aux rendez-vous et aux courses (maintien des services pour les seniors), les navettes à la demande, pour éviter de prendre sa voiture.
La digitalisation des services publics est également un obstacle majeur pour une part de la population qui ne maîtrise pas cet outil, ou qui peut vivre dans des zones mal desservies, ce qui limite l’accès à la « démocratie numérique » et aux démarches administratives.

Logements adaptés et mixité sociale

Le manque général de logements, et en particulier de logements adaptés, revient fortement dans les ateliers.
L’attachement à l’etxe rend le maintien à domicile essentiel, mais difficile en l’absence d’une offre adaptée sachant que « le coût très élevé de l'EHPAD est une source de précarité ».
Les participant·es soulignent l’importance d’innover : habitat partagé, résidences intergénérationnelles, formats hybrides (« auberges de jeunesse… mais pour vieux »). Des propositions émergent, comme des « maisons pour les troisièmes » (personnes âgées), mutualisées avec les crèches pour habituer les enfants à l’intergénérationnel et à prendre soin des personnes âgées, pour renforcer la solidarité dès le plus jeune âge. Ou encore des structures intermédiaires entre le domicile et l’EHPAD.
Dans les aspirations, on retrouve une « belle résidence pour seniors pour 2040 » et à des « constructions collectives, participatives intergénérationnelles ».

Le soutien aux aidant·es

Les aidant·es familiaux·ales rencontré·es dans le cadre d’Iparralde 2040 décrivent une charge physique et mentale lourde, dans un contexte d’isolement et de culpabilisation. Beaucoup perçoivent leurs difficultés comme relevant du domaine privé « c’est normal », « c’est à nous de le faire », ce qui renforce l’épuisement. Les impacts sur la santé mentale sont multiples : deuil, perte de liens sociaux, fatigue chronique, tensions psychologiques. La situation de la personne aidée (dépression, addiction, détresse) pèse également sur l’entourage.
Le poids de l’aide repose encore largement sur les femmes, et le « trou dans le care » c’est-à-dire la diminution des tâches d’assistance traditionnellement assurées gratuitement par elles crée aujourd’hui un déficit marqué d’aide informelle.
Du côté des professionnel·les aussi, les aidant·es peuvent se retrouver en difficulté. Il y a un « problème des personnes âgées qui ont des soucis de santé mentale car elles n’ont jamais été suivies ou traitées ». De plus, « les personnes malades et âgées ne sont pas forcément gentilles lorsqu’elles ne veulent pas être aidées » souligne une participante à l’atelier du café des aidant·es à Mauléon.
Le manque de reconnaissance, le manque de gérontologues et les conditions de travail difficiles dans l’aide professionnelle nuisent à l’attractivité de ces métiers d’aidant·es, pourtant indispensable, pour ces personnes qui ne peuvent quitter leur maison.
Ces constats appellent une approche collective : coordination associative, dispositifs de répit, espaces de parole, valorisation des métiers du soin et mobilisation institutionnelle. En 2040, la question n’est plus seulement de compenser la dépendance, mais de construire une société qui la reconnaît, la partage et l’accompagne, afin que personne ne la porte seul·e.

Vers une société qui accompagne plutôt qu’elle ne délègue

Face à l’augmentation du nombre de seniors, il devient essentiel de renforcer les ressources publiques et d’adapter les politiques d’accompagnement, notamment pour prévenir la perte d’autonomie. L’approche par les besoins constitue l’une des façons d’aborder les enjeux liés au vieillissement. Le Contrat local de santé de la Communauté d’agglomération Pays Basque rappelle ainsi que « le vieillissement massif de la population dans les prochaines années constitue un enjeu majeur social et de santé publique, qui concerne d’autant plus les collectivités locales qu’elles mettent en place des politiques de bien vieillir au sein de leur commune avec le développement de services et activités spécifiques (restauration, ateliers, hébergement…) ».


Le vieillissement : une opportunité collective

Des modèles à développer

Envisager la vieillesse par le prisme du vieillissement permet d’ouvrir un champ d’opportunités : habitat adapté, solidarité intergénérationnelle, dynamisme économique et culturel : « un jour ou l’autre, nous serons tous et toutes des vieux » a été une prise de conscience partagée dans nos ateliers.
La pair-aidance, l’entraide entre seniors, dans ce cas et la gestion collégiale apparaissent comme des modèles d’avenir. Des expérimentations collectives, telles que la Maison des Babayagas, explorent de nouvelles formes de vie. Reste une question centrale : peut-on vivre le collectif à 80 ans comme à 30 ans ?

Renforcer le lien intergénérationnel

Le besoin de retisser les liens entre générations est ressorti fortement dans les ateliers. Il s’exprime dans la culture, dans la vie communale , dans l’agriculture où la transmission des fermes et l’arrivée de nouveaux profils (HCF) questionnent l’avenir des exploitations.
Cette dynamique s’accompagne d’un souhait fort : préserver la place et l’attractivité de la culture et de la langue basques à tous les âges. À l’inverse, la crainte d’un effacement des valeurs locales nourrit une inquiétude pour l’avenir, soulignant l’importance de la transmission et le rôle des ainé·es. Dans ce contexte, les seniors ne sont pas seulement perçu·es comme un public à accompagner, mais aussi comme une ressource essentielle.

Un nouveau regard sur les seniors

Dans sa note de mai 2025, « Des territoires qui vieillissent, des stratégies à réinventer », l’AUDAP rappelle que le vieillissement peut être un défi mais aussi une opportunité. L’allongement de l’espérance de vie en bonne santé permet aux seniors de s’investir dans de nouvelles activités, de contribuer au tissu associatif et de renforcer le lien social.
Cette « croissance grise » peut devenir un moteur de cohésion sociale et un levier économique (tourisme, loisirs, habitat innovant), si elle est accompagnée.


Perspectives futures : les nouveaux et nouvelles aîné·es

L’avenir devrait s’accompagner d’une évolution du rapport à la dépendance. Les “nouveaux et nouvelles” aîné·es pourraient se montrer plus enclin·es à accepter de ne pas être pris en charge comme l’étaient les générations précédentes. Pour les personnes âgées sans enfants, des formes d’entraide entre pairs sont d’ailleurs envisagées pour compenser l’absence de soutien familial direct, comme évoqué plus haut.
La prochaine génération d’aîné·es disposera sans doute d’une compréhension plus fine des enjeux de santé mentale, dans une société où se sujet évolue, et d’une plus grande prédisposition à exprimer ses émotions ou ses vécus. Dans ce sens, les groupes de paroles pourront être aidants.
Cependant, la précarité financière des personnes âgées progresse, tandis que les moyens de l’aide formelle restent sous forte pression, notamment en raison d’un manque important de personnel. Dans ce contexte, la solidarité risquerait de devenir, à l’horizon 2040, davantage une contrainte qu’un engagement moral. Par ailleurs, les situations de violences conjugales chez les personnes âgées appellent une vigilance renforcée. Il est donc important de s’emparer collectivement de ce sujet, au côté des acteur·rices et des familles qui le portent déjà.

Vers un « bien vieillir ensemble » en Iparralde

La question du vieillissement au Pays Basque constitue donc un enjeu central de cohésion sociale, d’équité territoriale et de politique publique. La dynamique Iparralde 2040 fait émerger un cap : faire du vieillissement un processus collectif, partagé et structurant pour le territoire, où les aidant·es sont soutenu·es, les seniors sont reconnu·es comme une ressource, les solidarités intergénérationnelles sont consolidées, les politiques publiques s’ajustent aux réalités de l’intérieur comme du littoral.
Le vieillissement traverse toutes les étapes de la vie : il appelle à une adaptation du territoire pour chacun et chacune, et surtout à une responsabilité collective face à l’avenir.


• AUDAP, 2025, « Note mai 2025 : Sud-Aquitaine : des territoires qui vieillissent, des stratégies à réinventer ». https://www.audap.org/nos-ressources/document/sud-aquitaine-des-territoires-qui-vieillissent-des-strategies-a-reinventer/
• CAPB (Communauté d'Agglomération Pays Basque), Contrat local de santé CAPB, octobre 2024. https://www.communaute-paysbasque.fr/linstitution/nos-publications/publication/contrat-local-de-sante-pays-basque
• Collectif Souletin, 2025, Raconte-moi avant, échos du passé. Mauléon, Editions Astobelarra.
• France Inter. 2025, « Le grand reportage du jeudi 02 octobre 2025 » [Podcast] par V. Descouraux https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-reportage-de-france-inter/le-grand-reportage-du-jeudi-02-octobre-2025-5312287
• INSEE, 2024, Dossier complet − Intercommunalité-Métropole de la Communauté d'Agglomération Pays Basque (200067106).
• Les Petits Frères des Pauvres, 2025, Baromètre 2025 Petits Frères des Pauvres Solitude et Isolement, quand on a plus de 60 ans en France (Rapport).
https://www.petitsfreresdespauvres.fr/wp-content/uploads/2025/09/BAROMETRE-10-2025_V21_BD.pdf

• Murignieux R., s. d., « Violences conjugales : les femmes âgées en première ligne », Agevillage, 10 mars 2025. https://www.agevillage.com/actualites/violences-conjugales-les-femmes-%C3%A2g%C3%A9es-en-premi%C3%A8re-ligne
• Osons C. Q., s. d., « Projet Babayaga ». https://www.celles-qui-osent.com/projet-babayaga/
• Observatoire des territoires, Portraits des territoires, https://www.observatoire-des-territoires.gouv.fr/outils/cartographie-interactive/#c=report&chapter=p01&report=r01&selgeo1=dep.64&selgeo2=fra.99


Téléchargez ce zoom au format PDF

Commentaires