
Vivre à la frontière avec et sans frontière
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Cette page présente une synthèse ; la fiche complète développe chaque partie, données et sources à l’appui.
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En bref
- Enquête menée entre juin et octobre 2025 auprès des habitant·es d’Iparralde : 45 réponses à un questionnaire bilingue à questions ouvertes.
- 16 entretiens réalisés entre juin et septembre 2025 auprès d’acteur·rices de projets transfrontaliers.
- 124 cartes et témoignages récoltés lors des ateliers du projet MUGALUR (Eurorégion NAEN, Cederna-Garalur, UPV/EHU).
- Environ 4 000 travailleurs et travailleuses franchissent chaque jour la frontière pour leur emploi au Pays Basque (source : Eurorégion NAEN).
- Une analyse croisée avec des chercheur·es en géographie, sociologie et anthropologie : Hélène Velasco-Graciet, Anne-Laure Amilhat-Szary, Ignacio Mendiola, José Antonio Perales Díaz, Eneko Bidegain.
Porté depuis fin 2023 par le Conseil de développement du Pays Basque, en partenariat avec Cederna-Garalur (Navarre) et l’Universidad del País Vasco – Euskal Herriko Unibertsitatea, et financé par l’Eurorégion NAEN, MUGALUR crée des espaces d’échanges transfrontaliers entre habitant·es, chercheur·es et artistes : ateliers de cartographie, prises de son, séminaires, colloques, projections-débats… Le projet est toujours en cours. Plus d’infos et créations réalisées : www.mugalur.eus
UN QUESTIONNAIRE BILINGUE AU GRAND PUBLIC : « LES FRONTIÈRES EN 2040 »
Entre juin et octobre 2025, le groupe de travail « Frontière(s) et transfrontalier(s) » du Conseil de développement du Pays Basque a recueilli 45 réponses à un questionnaire ouvert diffusé auprès des habitant·es. L’analyse complète est disponible.
Entre juin et octobre 2025, le groupe de travail « Frontière(s) et transfrontalier(s) » du Conseil de développement du Pays Basque a recueilli 45 réponses à un questionnaire ouvert diffusé auprès des habitant·es. L’analyse complète est disponible.
UNE ENQUÊTE AUPRÈS DES ACTEUR·RICES DE LA COOPÉRATION TRANSFRONTALIÈRE
Entre juin et septembre 2025, 16 entretiens ont été menés auprès de structures portant des projets transfrontaliers. L’analyse approfondie est disponible.
Entre juin et septembre 2025, 16 entretiens ont été menés auprès de structures portant des projets transfrontaliers. L’analyse approfondie est disponible.
Une frontière que l’on habite plus qu’on ne la traverse
Sur la carte, la frontière franco-espagnole n’est qu’un trait. Dans le quotidien des habitant·es d’Iparralde, c’est tout autre chose : un lieu qu’on associe d’abord à des noms propres — Hendaye, Irun, Biriatou — avant de le penser comme une limite administrative. La majorité des répondant·es au questionnaire se déclarent proches, voire très proches, de la frontière, et l’associent spontanément à la mobilité et au passage plutôt qu’à une rupture.Les acteur·rices de la coopération transfrontalière confirment ce constat : un espace dense, multilingue et culturellement continu, où l’on circule par habitude bien plus que par calcul. La frontière garde pourtant des effets bien réels — démarches administratives, asymétries de droit, freins linguistiques.
Vivre à la frontière, selon la fiche, revient à vivre « avec et sans » elle en même temps : présente dans les usages, absente des représentations. Dans le cadre du projet MUGALUR, des ateliers de cartographie ont recueilli 124 cartes et témoignages d’habitant·es des espaces frontaliers, restitués ensuite dans une gazette illustrée donnant à voir cette pluralité de vécus.
D’un contrôle strict à une coopération à construire
Jusque dans les années 1990, franchir cette frontière signifiait passer un contrôle. Les accords de Schengen et le traité de Bayonne ont changé la donne : la géographe Hélène Velasco-Graciet parle d’un basculement de « l’espace proscrit » à « l’espace prescrit », où la coopération transfrontalière devient un objectif politique affiché.Mais l’institutionnalisation ne suffit pas à simplifier le quotidien : les entretiens menés auprès des porteurs de projets transfrontaliers pointent une opacité des règles du jeu, des cadres juridiques peu lisibles et des freins linguistiques persistants.
Paradoxe relevé par la fiche : plus la frontière est promue comme un espace de paix et d’échanges, moins les populations locales s’y investissent spontanément — un phénomène que Velasco-Graciet nomme la « banalisation territoriale ». La coopération transfrontalière ne se décrète donc pas : elle se construit projet après projet.
La Mission Opérationnelle Transfrontalière (MOT), association créée en 1997 par l’État français pour fédérer les acteur·rices de la coopération aux frontières françaises, suit notamment les chiffres de l’emploi transfrontalier. Au Pays Basque, l’Eurorégion NAEN comptabilise environ 4 000 travailleurs et travailleuses transfrontalier·ères — un chiffre modéré comparé à d’autres frontières, où l’écart de salaires (par exemple avec la Suisse) rend la mobilité plus attractive.
Les espaces frontaliers du Pays Basque vivent ainsi au cœur de contradictions multiples : proximité ressentie mais éloignement vécu, envie de relations mais désintérêt croissant. Un bilan en demi-teinte entre attentes de coopération et réalités du quotidien.
Les espaces frontaliers du Pays Basque vivent ainsi au cœur de contradictions multiples : proximité ressentie mais éloignement vécu, envie de relations mais désintérêt croissant. Un bilan en demi-teinte entre attentes de coopération et réalités du quotidien.
UNE ÉTUDE COMPARATIVE INTÉRESSANTE
Une étude sociologique de Garance Clément, Alexis Gumy, Ander Audikana, Guillaume Drevon, Vincent Kaufmann et Laurie Daffe compare trois espaces frontaliers européens : l’Eurocité basque (de Bayonne à Donostia), le Grand Genève et l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai. Son constat, partagé par les trois territoires : un décalage entre l’idéal européen de coopération transfrontalière et le vécu des populations, qui se sentent souvent éloignées de cette « institutionnalisation » et n’ont pas de sentiment d’appartenance à un territoire transfrontalier commun. Les auteur·rices parlent de « différenciation dépassionnée » et plaident pour des politiques d’intégration transfrontalière plutôt que de simple mobilité : « l’intensification des passages d’une frontière ne saurait, à elle seule, garantir une plus grande cohésion sociale ».
Une seule culture, deux pays : la continuité du Pays Basque
Au-delà des enjeux administratifs, le Pays Basque présente une singularité : une langue et une culture communes qui ignorent la ligne frontière. Ikastola, Udalbiltza, Eusko Ikaskuntza : les réseaux associatifs et éducatifs basques fonctionnent des deux côtés à la fois. Velasco-Graciet y voit une identité locale forte, moteur de nouvelles territorialités au-delà de la frontière : « la frontière n’est ni rupture, ni lien, elle n’est plus ».Dans le questionnaire, une part importante des répondant·es se définit comme basque — ou basque et européen·ne — avant de se définir par sa nationalité, et beaucoup imaginent en 2040 un territoire élargi incluant l’Euskadi, voire la Navarre.
Cette continuité renvoie aussi à une revendication plus politique : celle d’une reconnaissance identitaire, linguistique, voire institutionnelle du Pays Basque. Pour nombre d’habitant·es d’Iparralde comme d’Hegoalde, la frontière reste ainsi un symbole de blessure, cristallisant un rapport de domination ancien. L’auteur Eneko Bidegain montre comment les politiques des États-nations ont, en France notamment, éloigné culturellement les Euskaldun du nord et du sud.
Pour l’anthropologue navarrais José Antonio Perales Díaz, dont les travaux sur les pratiques transfrontalières basques éclairent cette question, le Pays Basque a justement la capacité de transformer la frontière en lien plutôt qu’en rupture — en particulier dans les zones de montagne, où subsiste un mode de vie commun de part et d’autre. Une manière, selon lui, de résister à l’homogénéisation culturelle sans nécessairement revendiquer une nation.
Les ateliers MUGALUR le confirment : sur les cartes dessinées par les habitant·es, beaucoup effacent la frontière de leur représentation spatiale tout en la vivant comme une entrave concrète à l’identité basque au quotidien — un rapport à la fois fluide et contraint.
Une frontière qui filtre : accueil et exil à Irun
Toutes les vies à la frontière ne se ressemblent pas. À Irun, le pont Santiago, sur la Bidasoa, symbolise une autre réalité : celle de personnes exilées à qui l’on refuse le passage, après un parcours souvent marqué par la violence — la même crise de l’accueil évoquée en introduction. Certain·es franchissent ce pont chaque jour ; d’autres rêvent seulement de le passer, et sont souvent renvoyé·es en arrière.Le sociologue Ignacio Mendiola décrit cette ambiance à travers deux images opposées : celle de la chasse, entre forces de l’ordre et personnes migrantes, et celle de la danse, qui relie plutôt les réseaux de solidarité à ces mêmes personnes. La géographe Anne-Laure Amilhat-Szary résume ce double visage d’une formule : la frontière « ne parle pas de l’Autre [...] elle nous dit des choses essentielles sur nous-mêmes ».
Coopération transfrontalière et crise de l’accueil ne sont donc pas deux sujets distincts pour la fiche, mais les deux faces d’une même fonction de filtre, qui rend la frontière désirable pour certain·es et hostile pour d’autres.
Un monde saturé de frontières
Loin de s’effacer avec la mondialisation, les frontières se multiplient. Depuis la chute du mur de Berlin en 1991, 27 000 kilomètres de nouvelles frontières étatiques ont été tracés dans le monde ; en 2016, la planète comptait 252 000 kilomètres de frontières terrestres internationales. Selon le passeport détenu, entre 28 et 173 pays restent accessibles sans visa — un rappel que la libre circulation, y compris en Europe, demeure une exception plus qu’une règle. Le cas basque, avec ses accords de libre circulation, apparaît ainsi comme une situation privilégiée, à rebours de la tendance mondiale.2040 : vers une frontière de confiance ?
Les personnes interrogées imaginent majoritairement, à l’horizon 2040, une frontière plus fluide, fondée sur la confiance plutôt que sur le contrôle administratif — au point qu’il est déjà possible, sur une même commune frontalière, de croiser des trajectoires opposées : celle de qui traverse chaque jour pour travailler ou retrouver de la famille, et celle de qui n’a jamais eu l’occasion d’aller en Pays Basque sud. Ces profils, bien que caricaturaux, cohabitent parfois dans un même immeuble ou quartier — un rappel qu’il existe une multitude de façons d’habiter la frontière.Les acteur·rices de la coopération transfrontalière traduisent cette attente en propositions concrètes : un droit à l’expérimentation transfrontalière, des outils communs (guichet unique, gouvernance partagée), et une intensification des mobilités de proximité.
Une frontière de confiance, qui ne trie ni n’exclut : c’est la question que pose la fiche sans la trancher. Le Conseil de développement du Pays Basque annonce vouloir poursuivre ce travail pour dessiner, avec les acteur·rices du territoire, une feuille de route sur le sujet.
Un projet transfrontalier porté depuis fin 2023 par le Conseil de développement du Pays Basque, avec Cederna-Garalur (Navarre) et l’UPV/EHU, soutenu par l’Eurorégion NAEN. Il crée des espaces d’échanges entre habitant·es, chercheur·es et artistes des deux côtés de la frontière. Plus d’infos : www.mugalur.eus
L’Eurorégion NAEN recense environ 4 000 travailleurs et travailleuses transfrontalier·ères au Pays Basque, un chiffre modéré comparé à d’autres frontières européennes.
Le groupe de travail « Frontière(s) et transfrontalier(s) » du Conseil de développement du Pays Basque, dans le cadre de la démarche Iparralde 2040 (2024-2025), en croisant questionnaire habitant·es, entretiens d’acteur·rices et travaux de recherche.
La majorité se dit proche de la frontière et l’associe à des lieux concrets (Hendaye/Irun, Biriatou) et à la mobilité du quotidien plutôt qu’à une limite administrative. Beaucoup la décrivent comme une frontière « mentale » davantage que matérielle.
Documents ressources Iparralde 2040 :
- Document d’analyse du questionnaire grand public réalisé par la Commission « Frontière(s) et Transfrontalier(s) » du CDPB
- Document d’analyse des entretiens réalisés auprès d’acteur·trices de projets transfrontaliers par des membres de la Commission « Frontière(s) et Transfrontalier(s) » du CDPB
Ressources scientifiques :
AMILHAT SZARY A.-L., 2015, Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui·?, 2015e édition, Paris, Presses Universitaires de France, 160 p.
AMILHAT SZARY A.-L., 2022, Géopolitique des frontières. Découper la terre, imposer une vision du monde, Paris, Le Cavalier Bleu, 214 p.
AMILHAT-SZARY (DIR.), A.-L., FOURNY (DIR.), M.-C., 2006, Après les frontières, avec la frontière: nouvelles dynamiques transfrontalières en Europe, Paris, Ed. de l’Aube (Monde en cours / Bibliothèque des territoires), 169 p.
BIDEGAIN E., 2018, Lurraldea eta herria. « Zazpiak bat ». Atzo, gaur, bihar, Iruña, Pamiela, 270 p.
CLEMENT G., GUMY A., AUDIKANA A., DREVON G., KAUFMANN V., DAFFE L., 2023, Sociétés frontalières. Une enquête sociologique au coeur de trois espaces frontaliers européens, EPFL PRESS, Lausanne, 214 p.
FOUCHER M., 2016, Le retour des frontières, Paris, CNRS Editions, 58 p.
MENDIOLA I., 2023, La danza de las luciérnagas. Vivir, pasar y morir en la frontera del Bidasoa, Iruña, Katakrak Liburuak, 278 p.
PERALES DIAZ J.A., 2024, « Festive Leisure and Rural Sport in the Basque Mugak: Sare and Extalar Cases », Journal of Borderlands Studies, p. 119.
VELASCO-GRACIET H., 2006, « Le destin rebondissant des zones frontalières, d’espaces proscrits en espaces prescrits » in AMILHAT-SZARY (DIR.), A.-L., FOURNY (DIR.), M.-C., 2006, Après les frontières, avec la frontière: nouvelles dynamiques transfrontalières en Europe, Paris, Ed. de l’Aube (Monde en cours / Bibliothèque des territoires), pp.71-84.
- Document d’analyse du questionnaire grand public réalisé par la Commission « Frontière(s) et Transfrontalier(s) » du CDPB
- Document d’analyse des entretiens réalisés auprès d’acteur·trices de projets transfrontaliers par des membres de la Commission « Frontière(s) et Transfrontalier(s) » du CDPB
Ressources scientifiques :
AMILHAT SZARY A.-L., 2015, Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui·?, 2015e édition, Paris, Presses Universitaires de France, 160 p.
AMILHAT SZARY A.-L., 2022, Géopolitique des frontières. Découper la terre, imposer une vision du monde, Paris, Le Cavalier Bleu, 214 p.
AMILHAT-SZARY (DIR.), A.-L., FOURNY (DIR.), M.-C., 2006, Après les frontières, avec la frontière: nouvelles dynamiques transfrontalières en Europe, Paris, Ed. de l’Aube (Monde en cours / Bibliothèque des territoires), 169 p.
BIDEGAIN E., 2018, Lurraldea eta herria. « Zazpiak bat ». Atzo, gaur, bihar, Iruña, Pamiela, 270 p.
CLEMENT G., GUMY A., AUDIKANA A., DREVON G., KAUFMANN V., DAFFE L., 2023, Sociétés frontalières. Une enquête sociologique au coeur de trois espaces frontaliers européens, EPFL PRESS, Lausanne, 214 p.
FOUCHER M., 2016, Le retour des frontières, Paris, CNRS Editions, 58 p.
MENDIOLA I., 2023, La danza de las luciérnagas. Vivir, pasar y morir en la frontera del Bidasoa, Iruña, Katakrak Liburuak, 278 p.
PERALES DIAZ J.A., 2024, « Festive Leisure and Rural Sport in the Basque Mugak: Sare and Extalar Cases », Journal of Borderlands Studies, p. 119.
VELASCO-GRACIET H., 2006, « Le destin rebondissant des zones frontalières, d’espaces proscrits en espaces prescrits » in AMILHAT-SZARY (DIR.), A.-L., FOURNY (DIR.), M.-C., 2006, Après les frontières, avec la frontière: nouvelles dynamiques transfrontalières en Europe, Paris, Ed. de l’Aube (Monde en cours / Bibliothèque des territoires), pp.71-84.
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